Il y a quelques mois, j'ai rédigé cet article (voir ci-dessous) qui devait figurer dans un ouvrage critique sur mon sujet de prédilection, les vampires, et n'y a finalement pas gardé sa place (il faisait doublon avec un autre je crois... ou alors les directeurs d'ouvrage l'ont trouvé nul *rires*).
Tout à l'heure, pendant ma pause-déjeuner, je suis passée dans le rayon librairie de l'espace culturel (je ne me mouche pas du coude ! ;)) d'une grande surface et là j'ai eu un choc (pas très positif mais tout de même constructif ^^) en voyant qu'un tout nouveau rayon tout entier est consacré à la bit-lit et aux nouveaux romans de vampires qui fleurissent un peu partout depuis quelques années dans le sillage de "Touilitte".
J'ai aussi vu qu'une nouvelle bédé adaptée du Dracula de Bram Stoker était parue mais je ne l'ai pas achetée (société de consommation tu m'auras pas ! je ne rachèterai des livres de vampires que quand ils ne seront de nouveau plus à la mode ;)), ceci dit, elle avait l'air sympathique.
Eh bien - outre que donc je n'en ai pas acheté parce que je n'aime que les histoires de vampires d'avant le 21ème siècle - cela a eu le mérite de me rappeler que j'avais cet article, qui pour l'instant ne me sert pas pour des publications papier puisque je n'écris pas d'ouvrages critiques en ce moment, et je me suis dit que je pourrais vous le copier-coller ici et vous faire cadeau de sa lecture si le sujet vous intéresse.
Voici donc "Le Masque du Vampire", couronné d'une magnifique photographie de Christopher Lee en Vlad Tepes dit Dracul que j'ai empruntée au site officiel de Sir Lee, (non je vous assure, ce n'est pas Anthony Kiedis sur cette photo, c'est bien Christopher Lee ^^) mon récent article sur les vampires, du 19ème siècle à la bit-lit moderne (les numéros de notes sont surlignés et les notes sont en fin de texte).
Bonne lecture !
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Article / Estelle Valls de Gomis
Le Masque du Vampire
Les vampires ont-il changé ? Voilà une question qui peut sembler incongrue, voire déplacée, à propos de la créature la plus immuable du panthéon fantastique. Nous allons pourtant tenter de lui donner une réponse à travers ce modeste article.
Comme le savent la plupart des amateurs d’histoires de vampires, cette créature mythique et sa légende remontent au fond des âges. Nous ne reviendrons pas ici sur ce point, qu’il nous soit simplement permis de rappeler à nos lecteurs que le vampire en tant que héros de roman a pris ses marques à la fin du XVIIIème siècle, dans le sillage des héros de romans gothiques : cette littérature qui nous entraînait de sinistres châteaux (Gothiques, comme il se doit), en sombres forêts, en passant par d’inquiétants monastères, à la rescousse de jeunes héroïnes en détresse.
C’est là que se greffe tout naturellement le premier parallèle entre le sujet de l’ouvrage que vous avez en main et le sujet qui lui a donné naissance. Du roman gothique – et du roman fantastique de vampires typique qui l’a suivi – à la bit-lit, il n’y a qu’un pas : celui franchi par la demoiselle en détresse.
Les auteurs vampiriques du XIXème siècle l’avaient bien montré, et Bram Stoker l’a entériné avec son légendaire roman, Dracula.
Tout d’abord était la jeune victime, certes éveillée mais malgré tout quelque peu simplette, qui succombait au charme hideux mais irrésistible de ce Dom Juan de l’au-delà, tandis que des prétendants, des pères, des frères impuissants – ou presque – tentaient de la secourir. Ainsi en allait-il au fil des pages du Vampyre de John William Polidori et du Varney the Vampire de James Malcolm Rymer (ou Thomas Preskett Prest, nul ne saura jamais de manière certaine lequel des deux - ou si tous deux ensemble puisqu’il s’agissait d’un roman-feuilleton - pourrait s’en voir attribuer la paternité), ainsi que de leurs pairs, qu’ils les émulent ou les pastichent.
Ouvrons une brève parenthèse pour signaler qu’on assistait d’ailleurs à une toute autre structuration des événements lorsque l’héroïne était une femme vampire : dans La Morte Amoureuse de Théophile Gautier, ou dans Carmilla de Joseph Sheridan Le Fanu, comme dans le poème épique de Samuel Taylor Coleridge, Cristabel, ou celui de John Keats, Lamia, la femme n’est plus la victime, mais la tentatrice.
La demoiselle en détresse, toujours présente chez Bram Stoker dans son Dracula, devient cependant plus vive d’esprit, voire plus émancipée quoique tout aussi victime, en cette fin de XIXème siècle où la ‘New Woman’, cette femme plus cultivée, plus instruite, plus indépendante en quelque sorte, conquiert la société anglo-saxonne.
Mais tout cela ne change pas vraiment grand-chose à la donne : vampire menaçant, jolies victimes féminines, hordes d’hommes décidés à protéger ces dernières contre les assauts du ‘monstre’, un plein siècle après le roman gothique, le vampire, s’il s’est adapté aux changements de la société, n’a pas réellement mué.
Le vingtième siècle, plus axé sur le futur et contraignant ses auteurs à se diversifier, verra durant ses deux premiers tiers des évolutions vampiriques somme toute assez éloignées de la bit-lit : la créature conquerra l’espace, habitant sur des planètes lointaines, ou survivra aux guerres atomiques (1), envahira des villages du Maine semblable à une épidémie (2), le tout avec cette précision, cette détermination, implacable qui fait le « charme » des zombies, des tueurs en série et autres monstres et héros de la fiction et du cinéma des années 1950 à 1980, sans compter les métaphores politiques sous ces ‘vampires totalitaires’ (3). Exit le tombeur d’outre-tombe, place est faite aux vampiresses prostituées, aux auto-stoppeurs croqueurs de carotides et aux cohortes vicieuses lancées à la poursuite des humains. Le vampire du XXème siècle est, à quelques exceptions près, aussi peu esthétique et aussi inélégant que son époque. Et c’est cela qui le rend si passionnant et si effrayant alors que le porteur de cape aux cheveux gominés est en perte de vitesse.
Un auteur aura le génie de trouver un équilibre bien conçu entre le monde moderne sordide et le passé riche et culturel du vampire : la reine Anne Rice. Avec son Lestat, elle deviendra le chaînon manquant entre Dracula et Edwin Underhill (4), redonnant au vampire cette véritable distinction qui lui faisait défaut jusque dans ses réincarnations (5), rétablissant l’équilibre entre monstre et montrable.
D’autres auteurs choisirent cependant de maintenir le vampire, soit l’incarnation de la mort et du sexe, dans les égouts où il était tombé (6) et, comme la société dont il reflète l’image depuis des siècles, le vampire jongla, tour à tour caricature ou idéal, entre une meute violente dirigée par un maître cruel et sans scrupules (7), et un attachant vampire juvénile venu du fond des âges, Timothy Valentine (8).
Si, comme le disait à peu de choses près Oscar Wilde, « nous sommes tous dans le caniveau mais certains d’entre-nous contemplent les étoiles », on n’en dira – en présentant toutefois nos excuses aux lecteurs qui en sont friands car nous n’avons ni le monopole du bon goût, ni la science infuse – pas autant de la littérature vampirique du début du XXIème siècle. Cette époque à la fois nouvelle et condamnée a perpétué la tradition d’une créature qui lui ressemble : indécise, insipide, tentant de donner un élan nouveau à des choses qui ne le sont pas, et par là même au vampire et à la littérature dont il est issu. Ainsi, comme l’on resuce en ce moment la mode des années 1977-87 avec plus ou moins de bonheur mais beaucoup de superficialité, on resuce la littérature vampirique de la même époque avec peu ou prou le même résultat.
Malgré tout, c’est avec objectivité que nous faisons cette constatation : la bit-lit, ça fonctionne. Cette pseudo-nouvelle forme de littérature vampirique, savant mélange de fantastique et de romans destinés aux jeunes filles est contre toute attente l’héritière logique du roman-feuilleton vampirique à la Varney the Vampyre du XIXème siècle, le fameux ‘penny dreadful’ mettant comme on l’a dit en scène de romantiques jeunes filles aux prises avec de sombres suceurs de sang.
Pour étayer notre propos, l’air du temps nous donne deux exemples au succès effarant : la saga Twilight de Stephenie Meyer et la série de romans La Communauté du Sud de Charlaine Harris. Ces aventures sont de prime abord fort différentes en genre : dans les premières, une chaste jeune fille en proie aux affres de la vie des adolescentes modernes (Bella), rencontre un jeune et beau vampire (Edward (9)). Un amour très pur naît de cette rencontre, contrarié par la nature des protagonistes et la venue ultérieure d’un loup-garou (Jacob), dont Bella s’éprend aussi, en révolte contre la froideur et le refus de concrétiser d’Edward. Nous avons là le triangle amoureux classique des histoires de vampires (fiancé/demoiselle/vampire), à ceci près qu’ici, le vampire et le fiancé ne font plus qu’un, s’opposant au loup-garou et donnant lieu à des guerres entre ces fratries de créatures fantastiques apparemment incompatibles.
Ajoutons que la rivalité vampire/loup-garou perdure d’ailleurs depuis des centaines d’années à travers la littérature, le cinéma et le jeu de rôle : en effet, l’ordre des choses veut que le vampire, sorte d’aristocrate dans la hiérarchie fantastique, commande à des « monstres inférieurs » comme les castes des loups-garous, des goules et des zombies. Le vampire, en quelque sorte sommet de l’évolution et du contrôle, est ainsi opposé au loup-garou, considéré comme plus ‘humain’ – l’être humain, qu’il le veuille ou non, est en général bestial et incontrôlé – en ce sens qu’il est dominé par ses pulsions animales.
En parallèle à Twilight et son chaste triangle amoureux, donc, les aventures de Sookie Stackhouse ont pris leur essor devant un public toujours plus friand de cette pseudo-renaissance vampirique. Twilight, saga romanesque adaptée au cinéma en une série de films, La Communauté du Sud, saga romanesque adaptée pour la télévision sous forme de série sous le titre ‘True Blood’. Si on peut considérer le mièvre ‘Twilight’ comme étant cucu, on peut en regard considérer le sulfureux ‘True Blood’ comme carrément cul. Hormis cet ingrédient et le sang de synthèse en bouteille (judicieusement nommé Tru Blood) qui assure la pitance de certains vampires de la série TV, le schéma que l’on retrouve est le même : le triangle amoureux (10). Dans ‘True Blood’, l’intrigue sentimentale principale se joue (du moins dans la première saison de la série) tout d’abord entre Sam, le métamorphe (pouvoir parent de la lycanthropie puisqu’il s’agit de se changer en animaux variés – et du vampirisme : souvenons-nous que Dracula peut se changer en loup, en rat, en chauve-souris, en brume, etc.), et Bill, le vampire ‘classique’, qui tentent tous deux de conquérir Sookie, l’héroïne télépathe, à la fois ingénue et libertine (11), des romans de Charlaine Harris. La saison 2, puis 3 de la série voient le triangle se déplacer légèrement : Sam est supplanté par Eric qui incarne, à l’opposé du vampire classique et ‘sage’ qu’est Bill, un vampire débauché et peu scrupuleux – quoique moins creux qu’il y paraît.
C’est ainsi que dans ‘True Blood’ s’opposent les deux archétypes vampiriques : le vampire « romantique » (Bill) et le vampire « moderne » (Eric (12)) – cette opposition se joue davantage au niveau du caractère et du mode de vie que de l’ancienneté, Eric étant vampire depuis bien plus de temps que Bill (13). On notera que leurs caractéristiques sont dérivées de toutes les littératures du genre qui les ont précédées : le ténébreux du XIXème et le débauché du XXème.
On pourrait arguer que désormais, ce sont les femmes qui prennent les décisions dans les aventures modernes – Buffy, Anita Blake, Sookie, Bella, ne se laissent en apparence pas marcher sur les pieds ni dicter leur conduite – et que l’histoire nous est retranscrite de leur point de vue (d’ailleurs les auteurs de ces sagas sont souvent des femmes), ce qui ne change absolument rien au fait que le schéma « midinette entre deux amours » reste le même, tel qu’on le trouvait déjà dans Dracula malgré « l’émancipation » relative de Mina inspirée comme on l’a dit du mouvement ‘New Woman’.
Force est ainsi de constater qu’au cours des trois derniers siècles, notre vampire et la littérature/l’écran qui le mettent en scène n’ont pas réellement changé, ils ont simplement, comme on sait, porté le masque et le costume de leur époque tout en restant, au fond, intrinsèquement les mêmes. Tout évolue simplement autour d’un même schéma – le fameux triangle amoureux qui sous-tend notre analyse, probable métaphore de la lutte du bien contre le mal entre lesquels l’humain est obligé de faire son choix – pimenté ou non d’une dose de sexe (évoqué avec une certaine pudeur dans ‘Twilight’, et avec une ostentation indiscutable dans ‘True Blood’ de même que la drogue), comme c’était également le cas à mots couverts dans la littérature vampirique du XIXème siècle.
Ainsi, à notre question de départ « Les vampires ont-ils changé ? », il nous apparaît évident de répondre : « Non ». Les vampires s’adaptent comme ils l’ont toujours fait sous la plume des auteurs, à leur environnement, à leur milieu, à leur époque, à nos fantasmes, mais ils ne changent pas, pas plus que les préoccupations des hommes qui, si elles semblent amplifiées ou minimisées tour à tour selon l’évolution de la société, restent les mêmes.
Estelle Valls de Gomis
NOTES :
1) Voir Je suis une légende de Richard Matheson.
2) Voir Salem de Stephen King.
3) Lesquelles se trouaient déjà à mots couverts dans la littérature XIXème.
4) Roman de Peter Tonkin, 1981.
5) Le Mr Barlow de Stephen King étant, de l’aveu même de l’auteur, une image du comte réapparaissant en plein XXème siècle.
6) par exemple chez Poppy Z. Brite
7) Voir Vampire$ de John Steakley.
8) Voir Vampire Junction de S. P. Somtow.
9) Lorsque l’on découvre Twilight, on peut d’ailleurs se demander quel intérêt ce dernier trouve à aller au lycée dans son état…
10) Qui se répète d’ailleurs à plusieurs niveaux dans la série entre divers personnages.
11) Pour emprunter le titre du roman de Colette.
12) On notera qu’Eric et sa progéniture, Pam, une élégante femme vampire aux mœurs douteuses, nous rappellent vaguement le couple formé par David Bowie et Catherine Deneuve dans ‘Les Prédateurs’ de Tony Scott en 1983, adapté du roman de Whitley Strieber.
13) A noter que le triangle amoureux vampire/fiancée/loup-garou présent au menu de ‘Twilight’ est également reproduit de manière sous-jacente dans la saison 3 de ‘True Blood’ où le loup-garou Alcide est attiré lui aussi par Sookie.
2) Voir Salem de Stephen King.
3) Lesquelles se trouaient déjà à mots couverts dans la littérature XIXème.
4) Roman de Peter Tonkin, 1981.
5) Le Mr Barlow de Stephen King étant, de l’aveu même de l’auteur, une image du comte réapparaissant en plein XXème siècle.
6) par exemple chez Poppy Z. Brite
7) Voir Vampire$ de John Steakley.
8) Voir Vampire Junction de S. P. Somtow.
9) Lorsque l’on découvre Twilight, on peut d’ailleurs se demander quel intérêt ce dernier trouve à aller au lycée dans son état…
10) Qui se répète d’ailleurs à plusieurs niveaux dans la série entre divers personnages.
11) Pour emprunter le titre du roman de Colette.
12) On notera qu’Eric et sa progéniture, Pam, une élégante femme vampire aux mœurs douteuses, nous rappellent vaguement le couple formé par David Bowie et Catherine Deneuve dans ‘Les Prédateurs’ de Tony Scott en 1983, adapté du roman de Whitley Strieber.
13) A noter que le triangle amoureux vampire/fiancée/loup-garou présent au menu de ‘Twilight’ est également reproduit de manière sous-jacente dans la saison 3 de ‘True Blood’ où le loup-garou Alcide est attiré lui aussi par Sookie.
© Estelle Valls de Gomis
Tous droits réservés
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>> Outre mon propre ouvrage critique sur le sujet, Le Vampire au Fil des Siècles, qui n'est plus édité mais dont vous pouvez gracieusement dévorer la majeure partie en ligne sur googlebooks en suivant ce lien, j'ai repéré au milieu de tous ces romans qui ne m'ont pas tentée, quelques ouvrages récents qui, bien que je n'ai pas (pas encore du moins) eu l'occasion de les lire, m'ont paru intéressants et ont retenu mon attention :
>> Bit-lit ! L'amour des vampires, recueil d'articles et études sur le thème dirigé par l'excellente Sophie Dabat (avec l'aide notamment de la non moins excellente Coralie David), paru chez Les Moutons Electriques Editeur (un superbe ouvrage qui donne envie d'être lu sitôt qu'on l'a en mains, la photo ne lui rend pas entièrement justice, il est encore mieux 'en personne').
Edit du 30 décembre : je vous rajoute celui-ci (que m'a conseillé mon amie, l'excellente auteure Charlotte Bousquet, à qui j'en profite pour faire un petit coucou et un gros bisou :)) :
>> La Fascination des Vampires, de notre plus éminent vampirologue français, Jean Marigny, qui est aussi un monsieur très sympathique. Je pense que vous trouverez une mine d'infos dans son ouvrage (moi-même je l'ai dans ma liste d'achats à faire sur une certaine librairie en ligne au doux nom de guerrières mythologiques), et ses sources sont toujours impeccables.
En espérant vous avoir instruits et divertis :)




